Oh la la, j’ai flanché pour la première fois ce matin. J’étais au dispensaire avec Eve, on est allée prendre le thé, et là, les larmes dans mes yeux, le cœur dans la gorge… Eve m’a ramenée à la maison, et j’ai dormi comme une bûche pendant 2 heures. Ciel, je ne suis pas si moumoune, me semble? Mais, je me le répète, je ne suis pas dans mon élément. Je ne suis pas dans mon élément. Je ne suis pas dans mon élément. Il faut que je me le répète pour ne pas piétiner, pour freiner mon impatience. Je suis venue ici pour sauver le monde, moi, pourquoi je ne peux pas me lancer? Parce que ce n’est pas si simple. Et Amélie, calme-toi, tu es arrivée lundi! Ok, bon, hier je me suis parlé. Je ne sais pas comment faire, je ne sais pas comment aborder les gens, je ne sais pas ce qui est approprié. Je ne sais rien, je dois me laisser le temps. Je dois observer.
Bon, comme je suis prête à accepter ça, la patience dans l’action, je me suis dit que j’allais apprendre le dioula. Voilà, ce sera mon activité quand je me sentirai inutile. J’ai demandé à Simon de me prêter ses livres de dioula. Le premier, un dictionnaire. Ok. Le deuxième, un ouvrage de linguistique sur certains aspects de la langue dioula. J’ai dévoré. Ah ah, là je suis dans mon élément! La fonction distinctive des tons en dioula, les dérivatifs préfixés, l’alternance entre les consonnes sonores et les consonnes sourdes. Ça ça me parle! Je souriais dans le vide. Ça je comprends. Alors je demande conseil à Simon sur ce qui se dit ici, le sourd ou le sonore. Et là il dit « ah, médicaments c’est pas fra, c’est fla! » alors mon sourire réapparaît et je lui dis que dans plusieurs langues, l et r sont interchangeables… Devant son regard hum hum hein hein, je me rends compte que mon plaisir là-dedans, c’est pas le sien, lui il est plus à l’aise avec les vrais fla qu’avec leur prononciation! Ça a été un petit moment heureux, un moment de repère rafraichissant. La gang de linguines, vous me manquez!
Quand je ne lis pas les ouvrages sur le dioula à la clinique, j’ « aide » Eve. Je m’assois à côté d’elle pendant les consultations, j’autorise des prescriptions, je pèse les gens au besoin. Et on rit de moi. C’est qui la toubabou qui rit tout le temps? Les patients me voient et se mettent à rire. Eve m’a montré à dire « Kana yélé na », il ne faut pas rire! Ou encore « I ma delika toubabou yé », t’as jamais vu de toubabous? Mais ça c’est juste pour les gens harcelants dans la rue. Comme je ne me suis pas beaucoup retrouvée dans la rue jusqu’à présent, j’en suis encore au stade théorique.
J’écris souvent mais, comme vous le voyez, il ne se passe pas encore grand-chose pour moi. Je suis en adaptation. Je suis en adaptation. Je suis en adaptation. Je suis en adaptation. Je suis en adaptation. Ciel que je suis pas patiente. Ceux qui ont suivi mes périples au Clos Mirabel les deux derniers étés ont une petite idée de ce que je vis en ce moment. Mettons que le contraste est grand entre la responsabilité de gérer toute seule un bed and breakfast dans les Pyrénées et ce qui se passe ici jusqu’à présent! Ah, quel euphémisme!
Mais je ne me plains pas vraiment. J’ai vérifié à l’intérieur, et je suis encore persuadée que je suis où je veux être. C’est pas parce que je rue dans les brancards (j’adore cette expression!) que je doute. Je vous écris pour passer le temps, et aussi parce que je sais qu’il y a des gens qui sont avides de nouvelles. Et sans doute aussi pour faire le point.
Chaque jour est plus facile que le précédent. Ce matin je suis allée chercher le pain toute seule comme une grande J. Là je vais peut-être aller prendre une marche jusqu’à la boutique de la station service pour acheter du papier de toilette. Yé! Je suis sur la voix d’une plus grande autonomie!
Ce soir, Eve me sort. On va écouter un band. Tout va bien. Elle prend bien soin de moi.
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